En France, la Fête de l’Humanité donne à voir la gauche : un sentiment d’insatisfaction face à l’état du monde

Article publié en mandarin par l’Agence centrale de presse de Taïwan (CNA). Traduction française fournie à titre de référence, uniquement pour échange avec les personnes interviewées.Version originale : cliquez ici.

En France, que signifie être « à gauche » ? Une manière d’être au monde ? Des valeurs de vie ? Ou l’instinct de continuer à questionner la réalité ? Chaque année, entre la fin de l’été et le début de l’automne, lorsque le soleil livre ses dernières chaleurs sous les latitudes tempérées, des Français qui n’ont pas renoncé à leurs aspirations n’hésitent pas à prendre tente et sac de couchage sur le dos pour rejoindre la banlieue parisienne et participer à la Fête de l’Humanité.


La marraine du punk Patti Smith a annoncé la semaine dernière qu’elle participerait à l’édition 2025 de la Fête de l’Humanité. Organisé par L’Humanité, journal historique de la gauche française, ce grand rassemblement en plein air avec camping dure trois jours et mêle réflexion et création artistique, réunissant responsables politiques, artistes et militants. L’an dernier, il a attiré 450 000 participants ; cette année marquera sa 90e édition.

Le New York Times a déjà comparé l’événement au festival de Woodstock, où la musique servait à critiquer la société et à exprimer l’esprit hippie ; mais aussi au Burning Man, organisé dans une étendue désertique reculée, où il faut s’acquitter d’un billet coûteux pour rejoindre une communauté.

En 2024, la Fête de l’Humanité s’est tenue du 13 au 15 septembre. Venue sur place pour couvrir l’événement, j’ai découvert, au-delà d’une profusion étourdissante de concerts, de théâtre, de cinéma et de livres, une multitude de partis de gauche qui m’a davantage encore frappée : innombrables, ils défendaient des positions extrêmement diverses.

Ici, être à gauche, c’est un sentiment d’insatisfaction face à l’état du monde ; un parti politique, c’est une conscience collective avec une date de péremption.


Du centre gauche à l’extrême gauche, de la gauche française aux gauches du monde entier

La Fête de l’Humanité se tient sur une ancienne base aérienne de l’Essonne, au sud de Paris. Le site s’étend sur 50 hectares, soit environ deux fois la superficie du parc forestier de Daan à Taipei. C’est une vaste étendue sablonneuse entourée de champs de maïs.

Au centre du site se trouve l’« Agora », où sont organisés 120 débats politiques ; trois grandes scènes sont installées à différents endroits et accueillent sans interruption 60 grands concerts, du punk au rock, en passant par le rap, la folk, l’électro et la pop, permettant au public de faire pleinement la fête. La particularité du lieu est surtout son espace de camping pouvant accueillir 20 000 personnes, où les festivaliers peuvent passer la nuit sans craindre de manquer le dernier train.

Sur cette vaste esplanade, les organisateurs ont également créé des avenues portant les noms de personnalités politiques, qui conduisent à un village politique composé de 350 stands : on y trouve notamment le Parti socialiste (PS), de centre gauche ; Europe Écologie-Les Verts (EELV), à gauche et particulièrement engagé sur les questions environnementales ; La France insoumise (LFI), à l’extrême gauche ; ou encore le Parti communiste français (PCF). Des militants antisystème revendiquant l’anarchisme y sont également présents.

Au-delà du classement par partis politiques, l’un des espaces les plus populaires de la Fête est le « Village du monde », où sont réunis côte à côte des partis de gauche venus de 80 pays. En 2024, la Palestine était à l’honneur : les keffiehs à carreaux noirs et blancs étaient omniprésents, certains participants les achetant sur place avant de les porter aussitôt. Musique cubaine, danse, cocktails et portraits du révolutionnaire Che Guevara s’y côtoyaient sur un pied d’égalité, tandis que chacun discutait tranquillement de politique.

Parmi les pays asiatiques participants figurait le Vietnam, mais pas la Chine. En 2022, des membres des Verts français et des députés européens avaient manifesté à la Fête contre le stand du Parti communiste chinois, estimant que les persécutions infligées aux Ouïghours constituaient des violations des droits humains et que le parti n’avait donc pas sa place à la Fête de l’Humanité.

En 2024, la plupart des médias français se sont concentrés sur les divisions internes qui se jouaient au sein même de la Fête. La France insoumise (LFI), dirigée par Jean-Luc Mélenchon, avait suscité l’opposition publique d’une autre figure montante du parti, François Ruffin, en raison de ses critiques virulentes contre les opérations militaires israéliennes à Gaza et le système colonial. Ruffin avait alors pris publiquement ses distances.

À l’« Agora » de la Fête, Ruffin a interpellé le public. Selon lui, La France insoumise avait perdu les engagements qu’elle avait autrefois pris envers les jeunes et les travailleurs et se contentait désormais, pour gagner des voix, de tenir des propos ambigus sur les questions raciales et migratoires, en contradiction avec ses convictions morales et politiques. Il a donc décidé de quitter le parti. Il est parti avec « Picardie debout », le petit mouvement de gauche qu’il avait fondé dans le nord de la France, avec l’espoir de construire des ponts entre les périphéries et le centre du pays.

L’art peut soutenir la politique, mais il n’est pas au service de la politique

En 2024, la Fête de l’Humanité célébrait également les 120 ans de L’Humanité. Le journal a été fondé en 1904 par Jean Jaurès, défenseur du socialisme et de l’humanisme. En 1918, il s’est allié au Parti communiste français (PCF), dont il est devenu l’organe de presse, avant de s’affranchir du parti en 1994. Il continue depuis à s’intéresser notamment aux droits des travailleurs, à l’histoire coloniale et aux guerres internationales. Pour retracer cette évolution historique, la Fête avait installé une tente d’exposition spéciale, qui a attiré de nombreux visiteurs.

Outre les responsables politiques et les artistes, la Fête comprend également un village du livre, où sont invités écrivains, auteurs de bande dessinée et maisons d’édition.

Maël, éditeur aux cheveux et à la barbe roux, tenait à l’entrée du village du livre un stand hybride réunissant un bar, des bandes dessinées satiriques, des livres pour enfants et des autocollants façon graffiti, tandis que trois auteurs de bande dessinée y dédicaçaient leurs ouvrages. Il a déclaré que la Fête de l’Humanité était un événement profondément chaleureux, fréquenté par toutes les générations, des enfants aux grands-parents.

Sa maison d’édition, Rouquemoute, publie des bandes dessinées satiriques qui semblent absurdes au premier regard, mais portent un regard critique sur l’actualité. « Nous ne représentons aucune position politique particulière et ne faisons la promotion d’aucun parti. Mais ce qui fait rire les lecteurs reflète souvent des problèmes essentiels de la société : derrière l’humour, il y a toujours de la politique », explique-t-il.

Le célèbre magazine français de bande dessinée journalistique La Revue Dessinée tenait lui aussi un stand. Marie, éditrice, a présenté Algues vertes, l’histoire interdite. Depuis que la revue a commencé, en 2018, à révéler la pollution provoquée par les algues toxiques en Bretagne, l’enquête a suscité la colère des groupes de l’industrie agroalimentaire et déclenché une tempête politique et médiatique ; son autrice continue aujourd’hui encore de faire l’objet de lettres anonymes hostiles. Une édition chinoise a été publiée à Taïwan en 2023.

Marie explique : « L’art peut soutenir la politique, mais il n’est pas au service de la politique. L’art est un médium qui permet de bien expliquer les enjeux et d’apporter au monde des points de vue complémentaires, en transmettant des messages sous différentes formes. »

Au-delà de la simple présentation d’œuvres, l’association Résistance à l’Agression Publicitaire organisait un atelier invitant les participants à créer ensemble de « fausses affiches » : des publicités existantes étaient détournées, puis replacées dans l’espace public afin de perturber les habitudes de perception et de susciter la réflexion.

Camille, membre de l’équipe, a déclaré : « Nous sommes des artistes militants et nous associons mouvements sociaux et création artistique. Nous pensons que l’art ne doit pas être seulement une marchandise destinée à être vendue. C’est une forme, mais aussi une force, qui peut s’associer aux enjeux de société. »

La 90e édition de la Fête de l’Humanité se tiendra en France du 12 au 14 septembre 2025.

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